Bleus au corps, bleus à l’âme
Dans un rapport, quatre ONG soulignent que les femmes battues sont nombreuses à ignorer leurs droits. Très peu osent porter plainte, alors que les autorités tentent de rabibocher les couples à n’importe quel prix. Elles sont condamnées à supporter la violence de leurs conjoints, faute de pouvoir nourrir leur famille seules.
Assise sous sa cabane sur pilotis, au fond du village de Sen Sok sur la commune de Khmuy, Phnom Penh Vœun,49 ans, a le visage triste. Elle subit depuis deux ans les agressions de son second mari, alcoolique. Ouvrier dans le bâtiment, l’homme subvient seul aux besoins de huit enfants, dont une majorité provient d’une première union. Alors que Vœun pensait en avoir fini avec les violences conjugales après avoir divorcé de son premier époux, son second mariage ne lui épargne pas cette épreuve.
« Il me frappe presque tous les jours et il déteste les enfants de mon ex-mari. Il fait des histoires à chaque fois qu’un de mes fils vient à la maison. Je dois leur donner à manger en cachette. S’il l’apprend, il me frappe », confie-t-elle en fondant en larmes. Cachée derrière la fenêtre de la chambre, une jeune fille regarde avec tristesse sa mère pleurer. Exhibant des taches rouges et bleues foncées sur ses jambes, Vœun poursuit son histoire en sanglotant : « Voilà le résultat de ses colères. Il me frappe sur les jambes. Il utilise parfois un bâton, voire des couteaux. Je demande à mes enfants de ne pas lui tenir tête et de rester éloignés de la maison. Il faut savoir que mon mari dort en gardant ses couteaux à côté de lui. Ils souffrent aussi de cette situation. Ils se disputent entre eux mais mon mari menace aussitôt de les tuer. Je vis dans un chagrin perpétuel. » Cette situation n’est pas malheureusement pas isolée. Les journaux relatent régulièrement des faits divers où des enfants tuent leur père, ou bien des femmes assassinent leur mari, pour ne plus avoir à encaisser leurs coups. « Je pense qu’il a une maladie psychologique car il a été blessé par balle à la tête lorsqu’il était soldat dans les années 1980. Certains morceaux ont dû rester à l’intérieur », avance Vœun, qui avoue par ailleurs n’avoir jamais porté plainte contre son mari. « Je préfère vivre comme ça car il faut dire que quand il n’est pas ivre, il travaille très dur pour nous nourrir. Si je porte plainte, il sera encore plus violent avec moi une fois que les autorités l’auront relâché. Quand c’est vraiment trop dur, je pars quelques jours dans mon village natal, dans la province de Kampong Cham », explique-t-elle.
Comme l’estime le rapport « Out of court Resolutions of violence against women », réalisé par quatre ONG – Adhoc, Cambodian Defender Project, Cambodian Women’s Crisis Center et DanChurchAid – , les cas de violences conjugales sont résolus le plus souvent de manière informelle, sans intervention de la justice. Publiée en juin 2009 avec le soutien de l’Union européenne, cette étude a été menée pendant cinq semaines en février et mars de cette année, dans deux communautés de la province de Kampong Cham et trois de la municipalité de Phnom Penh, dont le village de Sen Sok.
Il ressort de cette enquête que la loi de 2007 visant à lutter contre les violences domestiques est rarement appliquée. Bien souvent, les victimes ignorent même jusqu’à son existence. Elle souligne aussi que les autorités locales manquent de connaissances juridiques et restent confuses quant à la question de savoir quelle autorité est en charge d’appliquer cette loi.
« Elles préfèrent ne pas protester parce que ce sont leur mari qui les nourrissent. Les rares femmes qui osent porter plainte sont celles dont les parents peuvent subvenir à leurs besoins », souligne Sin Thœun, représentante d’une communauté de 48 familles dans le village de Sen Sok. Le rapport précise que la plupart des 332 personnes interrogées attribuent, souvent abusivement, la violence conjugale au seul phénomène de l’alcoolisme. Or, « l’alcoolisme seul ne peut pas être l’unique cause de la violence car même dans un contexte où l’homme ne boit pas, la non-violence n’est pas garantie », relève le rapport.
Vœun précise tout de même que son mari la frappe essentiellement après avoir bu. Le rapport, qui qualifie de « survivants » les victimes de violences domestiques, souligne que celles-ci, tout comme les autorités, ont tendance à considérer que, « dans la société, l’homme doit dominer et la femme respecter les traditions_ ». Ainsi, les autorités conseillent aux femmes de prendre leur mal en patience et aux maris de bien gérer leur famille. Cela a une influence néfaste sur la résolution des conflits. « Les autorités font tout pour réconcilier les couples et éviter les divorces, même si cela va à l’encontre de la volonté des femmes », insiste le rapport. De même, la majorité des personnes interrogées considèrent la violence domestique comme une affaire privée.
« J’ai porté plainte une fois, mais les policiers du quartier sont venus me voir pour me convaincre de la retirer. Ils me disaient que j’avais beaucoup d’enfants et que si mon mari était envoyé à la prison de Prey Sar, je ne pourrais plus les nourrir. Alors, ils ont essayé de nous réconcilier, mais mon mari n’a pas changé. Il me frappe tous les jours depuis qu’ils l’ont libéré. Une fois, j’ai même dû être hospitalisée à Calmette », témoigne Nal, 42 ans, une « survivante » du même village.
Après avoir elle aussi subi les coups d’un mari alcoolique sans résister pendant dix ans, elle a trouvé la force de porter plainte grâce à sa sœur. À l’occasion de l’une de ses visites, elle s’est rendu compte du comportement de son beau-frère. Pourtant, en raison de la volonté des autorités d’éviter une séparation, la situation n’a pas bougé d’un iota. Elle a même empiré. « Il me frappe deux ou trois fois par semaine, quand il a picolé. Nous sommes pauvres et les jours où nous n’avons rien à manger, il s’énerve et devient violent. Parfois, il me tape la tête, parfois il me frappe jusqu’à ce que je m’évanouisse. Une fois, il m’a même attaquée avec une scie devant la maison et j’ai eu droit à cinq points de suture », se souvient-elle. Nal avoue qu’elle ignore la loi, même si elle a assisté à un séminaire. Aujourd’hui, elle gagne de l’argent en faisant la lingère et apprécie le fait que son mari soit parti avec sa maîtresse depuis un mois. Mais des rumeurs au sujet de son retour la paniquent. « S’il rentre je ne pourrais plus le supporter et si je demande le divorce, il ne l’acceptera pas… », lâche-t-elle, découragée.
Selon ce même rapport, pour 10 % des personnes interrogées, la corruption des chefs de villages, des officiers communaux et de la police locale serait responsable du nombre important de règlements à l’amiable dans les cas de violences conjugales. En effet, les coupables préfèrent payer un pot-de-vin pour ne pas être inquiétés par les autorités.
Le rapport des ONG suggère quelques recommandations. Chaque communauté ou village devrait choisir et former des femmes pour assister les victimes de violence domestique. Le gouvernement cambodgien devrait également nommer plus de femmes dans l’administration locale afin qu’elles réduisent les discriminations dans ce domaine. Ses interventions juridiques pourraient être revues pour plus d’efficacité. Enfin, le divorce doit se poser comme une véritable alternative. « Les survivants ne sont pas seulement affectés par la violence domestique, mais aussi par ce type de résolution à l’amiable préconisées par les autorités_ », estime Jo Ann Lim, chercheur et consultant qui a participé à l’élaboration du rapport commun sur les violences conjugales.
Ung Chansophea
Chansophea Ung continue à s’intéresser aux droits de l’homme, elle nous a fait parvenir un reportage qu’elle a publié après avoir été primée :





